• Le conte du Dimanche 2


    La Convention mondiale des démons


    Dans son discours d'ouverture adressé à tous les anges déchus, le Diable a déclaré : Nous ne pouvons pas empêcher les chrétiens d'aller à l'église, nous ne pouvons pas les empêcher de lire leur Bible et de connaître la vérité, nous ne pouvons même pas les empêcher de faire l'expérience d'une relation avec Jésus-Christ. Mais s'ils réussissent à maintenir cette relation avec Jésus, notre pouvoir sur eux est brisé. Laissons-les conserver leur style de vie, mais volons leur temps pour les empêcher de conserver vivante cette relation intime avec Jésus-Christ.
    Voilà donc ce que je veux que vous fassiez, anges déchus :
    Distrayez-les, empêchez-les de s'emparer de leur Sauveur et de maintenir cette relation vitale quotidienne.
    (Un murmure interrogatif parcourt la foule des démons, alors le Diable précise ainsi sa pensée) :

    1° Gardez-les occupés aux choses non essentielles de la vie et inventez des machinations pour occuper leurs esprits.
    2° Poussez-les à dépenser, dépenser, dépenser, emprunter, emprunter, emprunter.
    3° Persuadez les femmes d'aller travailler de longues heures et les maris de travailler six, sept jours par semaines, 12h par jour pour pouvoir s'offrir ce qu'ils désirent.
    4° Empêchez-les de passer du temps avec leurs enfants et leurs familles, bientôt leur maison n'offrira plus aucune échappatoire à la tension de leur travail.
    5° Stimulez de plus en plus leur esprit au point qu'ils ne puissent plus entendre cette douce voix (le Saint-Esprit).
    6° Poussez-les à mettre la radio, les cassettes ou les CD quand ils sont au volant et les télévisions, vidéos, Cd et ordinateurs en permanence dans leurs foyers.
    7° Veillez à ce que chaque magasin et restaurant dans le monde joue de la musique non chrétienne sans interruption ; cela va remplir leurs esprits et casser leur union avec Jésus-Christ.
    8° Couvrez les tables basses de magazines et de journaux pour qu'ils soient envahis de nouvelles du monde 24h/24, qu'il y ait plein de panneaux publicitaires le long des routes qui les attirent quand ils conduisent.
    9° Inondez les boîtes aux lettres de courrier non intéressants, catalogues, concours de toutes sortes et toutes sortes de lettres promotionnelles offrant des produits gratuits et des services publicitaires vantant de faux espoirs.
    10° Mettez beaucoup de mannequins maigres et magnifiques sur la 1ère page des magazines pour que les hommes croient que la beauté extérieure est plus importante que la beauté intérieure, et à ce moment là ils seront mécontents de leurs femmes et cela brisera très vite les familles.
    11° Dans leur moment de récréation ou de détente, poussez-les à être excessifs, qu'ils reviennent de ce moment complètement épuisés, pas du tout en paix et pas préparés pour la semaine à venir.
    12° Ne les laissez pas aller dans la nature pour méditer les merveilles de Dieu.
    13° Envoyez-les dans des parcs d'attraction, voir des évènements sportifs, assister à des concerts, aller au cinéma.
    14° Gardez-les occupés, occupés, occupés et quand ils se rencontrent pour des rencontres spirituelles, entraînez-les au commérages, au bavardage, qu'ils s'en aillent après ces rencontres avec l'esprit troublé et les émotions en ébullition.
    15° Allez-y, laissez-les s'engager pour gagner des âmes mais remplissez leur vie de tellement de bonnes causes qu'ils n'aient pas le temps de chercher la puissance venant de Jésus. Très bientôt, ils travailleront et feront tout cela de leur propre force en faisant le sacrifice de leur santé et de leur famille pour la bonne cause et ça va marcher ! Oui ça va marcher !
    Les démons exultèrent ! C'était vraiment une très bonne convention ! Alors les anges déchus partirent très vite mettre en pratique les leçons apprises : occuper les chrétiens, les stresser et les pousser à courir de ci de là...
    Le Diable a-t-il réussi sa mission ? ... Agissons-nous pour l'en empêcher ?


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    Sagesse Indienne.


    Un vieil homme Cherokee apprend la vie à son petit-fils.

    "un combat a lieu à l'intérieur de moi", dit-il au garçon.
    "un combat terrible entre deux loups.
    L'un est mauvais _il est colère, envie, chagrin, regret, avidité, arrogance, apitoiement sur soi-même, culpabilité, ressentiment, infériorité, mensonges, vanité, supériorité et ego.
    L'autre est bon _il est joie, paix, amour, espoir, sérénité, humilité, bonté, bienveillance, empathie, générosité, vérité, compassion et foi.
    le même combat a lieu en toi-même _et à l'intérieur de tout le monde."

    Le petit-fils réfléchit pendant une minute puis demanda à son grand père,
    "quel sera le loup qui vaincra ?"

    Le vieux Cherokee répondit simplement : "celui que tu nourris"


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    Histoire d’un bon bramin
    (Voltaire)

    Je rencontrai dans mes voyages un vieux bramin, homme fort sage, plein d’esprit et très savant ; de plus, il était riche, et, partant, il en était plus sage encore : car, ne manquant de rien, il n’avait besoin de tromper personne. Sa famille était très bien gouvernée par trois belles femmes qui s’étudiaient à lui plaire ; et, quand il ne s’amusait pas avec ses femmes, il s’occupait à philosopher.

    Près de sa maison, qui était belle, ornée et accompagnée de jardins charmants, demeurait une vieille Indienne, bigote, imbécile, et assez pauvre.

    Le bramin me dit un jour : "Je voudrais n’être jamais né." Je lui demandai pourquoi. Il me répondit : "J’étudie depuis quarante ans, ce sont quarante années de perdues ; j’enseigne les autres, et j’ignore tout ; cet état porte dans mon âme tant d’humiliation et de dégoût que la vie m’est insupportable. Je suis né, je vis dans le temps, et je ne sais pas ce que c’est que le temps ; je me trouve dans un point entre deux éternités, comme disent nos sages, et je n’ai nulle idée de l’éternité. Je suis composé de matière ; je pense, je n’ai jamais pu m’instruire de ce qui produit la pensée ; j’ignore si mon entendement est en moi une simple faculté, comme celle de marcher, de digérer, et si je pense avec ma tête comme je prends avec mes mains. Non seulement le principe de ma pensée m’est inconnu, mais le principe de mes mouvements m’est également caché : je ne sais pourquoi j’existe. Cependant on me fait chaque jour des questions sur tous ces points ; il faut répondre ; je n’ai rien de bon à dire ; je parle beaucoup, et je demeure confus et honteux de moi-même après avoir parlé. "

    C’est bien pis quand on me demande [si] Brama a été produit par Vitsnou, ou s’ils sont tous deux éternels. Dieu m’est témoin que je n’en sais pas un mot, et il y paraît bien à mes réponses. "Ah ! mon révérend père, me dit-on, apprenez-nous comment le mal inonde toute la terre." Je suis aussi en peine que ceux qui me font cette question. Je leur dis quelquefois que tout est le mieux du monde ; mais ceux qui ont la gravelle, ceux qui ont été ruinés et mutilés à la guerre n’en croient rien, ni moi non plus ; je me retire chez moi accablé de ma curiosité et de mon ignorance. Je lis nos anciens livres, et ils redoublent mes ténèbres. Je parle à mes compagnons ; les uns me répondent qu’il faut jouir de la vie, et se moquer des hommes ; les autres croient savoir quelque chose, et se perdent dans des idées extravagantes ; tout augmente le sentiment douloureux que j’éprouve. Je suis prêt quelquefois de tomber dans le désespoir, quand je songe qu’après toutes mes recherches je ne sais ni d’où je viens, ni ce que je suis, ni où j’irai, ni ce que je deviendrai."

    L’état de ce bon homme me fit une vraie pleine : personne n’était ni plus raisonnable ni de meilleure foi que lui. Je conçus que plus il avait de lumières dans son entendement et de sensibilité dans son cœur, plus il était malheureux.

    Je vis le même jour la vieille femme qui demeurait dans son voisinage : je lui demandai si elle avait jamais été affligée de ne savoir pas comment son âme était faite. Elle ne comprit seulement pas ma question : elle n’avait jamais réfléchi un seul moment de sa vie sur un seul des points qui tourmentaient le bramin ; elle croyait aux métamorphoses de Vitsnou de tout son cœur, et pourvu qu’elle pût avoir quelquefois de l’eau du Gange pour se laver, elle se croyait la plus heureuse des femmes.

    Frappé du bonheur de cette pauvre créature, je revins à mon philosophe, et je lui dis : "N’êtes-vous pas honteux d’être malheureux, dans le temps qu’à votre porte il y a un vieil automate qui ne pense à rien, et qui vit content ? - Vous avez raison, me répondit-il ; je me suis dit cent fois que je serais heureux si j’étais aussi sot que ma voisine, et cependant je ne voudrais pas d’un tel bonheur."

    Cette réponse de mon bramin me fit une plus grande impression que tout le reste ; je m’examinai moi-même, et je vis qu’en effet je n’aurais pas voulu être heureux à condition d’être imbécile.

    Je proposai la chose à des philosophes, et ils furent de mon avis. "Il y a pourtant, disais-je, une furieuse contradiction dans cette façon de penser : car enfin de quoi s’agit-il ? D’être heureux. Qu’importe d’avoir de l’esprit ou d’être sot ? Il y a bien plus : ceux qui sont contents de leur être sont bien sûrs d’être contents ; ceux qui raisonnent ne sont pas si sûrs de bien raisonner. Il est donc clair, disais-je, qu’il faudrait choisir de n’avoir pas le sens commun, pour peu que ce sens commun contribue à notre mal-être." Tout le monde fut de mon avis, et cependant je ne trouvai personne qui voulût accepter le marché de devenir imbécile pour devenir content. De là je conclus que, si nous faisons cas du bonheur, nous faisons encore plus de cas de la raison.

    Mais, après y avoir réfléchi, il paraît que de préférer la raison à la félicité, c’est être très insensé. Comment donc cette contradiction peut-elle s’expliquer ? Comme toutes les autres. Il y a là de quoi parler beaucoup.



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    Le porteur d'eau    
     

    Auteur inconnu
     
     

    En Chine, un porteur d'eau possédait deux grosses cruches, chacune d'elle pendante aux extrémités d'une solide perche qu'il portait sur ses épaules.
    L'une des cruches était fêlée, tandis que l'autre était parfaite et livrait toujours une pleine portion d'eau.
     
    À la fin de la longue marche du ruisseau à la maison, la cruche fêlée arrivait toujours à moitié pleine. Tout se passa ainsi, jour après jour, pendant deux années entières où le Porteur livrait seulement une cruche et demi d'eau à sa maison.
     
    Évidemment, la cruche qui était sans faille se montrait très fière de son travail parfaitement accompli. Mais la pauvre cruche fêlée était honteuse de son imperfection, et misérable du fait qu'elle ne pouvait accomplir que la moitié de ce qu'elle était supposée produire.
     
    Après ces 2 années de ce qu'elle percevait comme étant une faillite totale de sa part, un jour, près du ruisseau, elle s'adressa au Porteur d'eau, " J'ai honte de moi-même, et à cause de cette fêlure à mon côté qui laisse fuir l'eau tout au long du parcours lors de notre retour à votre demeure. "
     
    Le Porteur s'adressa à la cruche, " As-tu remarqué qu'il y avait des fleurs seulement que de ton côté du sentier, et non sur le côté de l'autre cruche ?
    C'est que j'ai toujours été conscient de ta fêlure, et j'ai planté des semences de jolies fleurs seulement de ton côté du sentier, et chaque jour durant notre retour, tu les as arrosées.

    Durant ces deux années j'ai pu cueillir ces jolies fleurs pour décorer notre table. Si tu n'avais pas été comme tu l'es, nous n'aurions jamais eu cette beauté qui a égayée notre maison "

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    Le tailleur de pierre.
    Jorge Bucay

    Il était une fois un homme qui détestait son travail. Il était tailleur de pierre, et devait travailler dur tout le jour pour un salaire de misère. « Quelle vie horrible! pensait-il. Comme j'aimerais être un homme riche qui peut passer ses journées à flâner. » Son désir devint tellement intense qu'il finit par se transformer en réalité. Le tailleur de pierre entendit une voix qui lui disait : « Tu es ce que tu veux. » Il devint riche et obtint immédiatement ce qu'il désirait depuis toujours : une maison magnifique, de la nourriture délicieuse, des distractions merveilleuses.

    Il était heureux mais, un jour, il vit le roi passer à la tête d'une procession, et pensa : « il est plus puissant que moi, comme j'aimerais être à sa place! » II entendit à nouveau la voix et, comme par magie, se transforma en roi. Il était devenu l'homme le plus puissant du monde. Ah! le pouvoir, quelle ivresse! Tous le craignaient, tous lui obéissaient. Il était heureux, mais pas entièrement. Peu à peu, une certaine insatisfaction se fit jour en lui, elle se mit à l'obséder. « Je veux encore plus, pensait-il. Je veux, je veux, je veux. » II regarda le soleil dans le ciel et pensa : « Le soleil est encore plus puissant que moi. Je veux être le soleil ! »

    Et voilà qu'il devint le soleil. Il était lumineux, grand, plus fort que tout. Il dominait le ciel et la terre. Rien ni personne ne pouvait exister sans lui. Quel bonheur! Et quelle importance! Mais, après un certain temps, il s'aperçut que les nuages sous lui l'empêchaient de voir le paysage. Ils étaient mobiles et légers. Au lieu de demeurer fixement dans le ciel, ils pouvaient prendre des formes infiniment changeantes et, au coucher du soleil, se coloraient de merveilleuses nuances. Ils vivaient sans souci ; ils étaient libres. II en fut jaloux.

    Mais la jalousie dura peu. L'homme entendit de nouveau la voix : « Tu es ce que tu veux. » Et, aussitôt, il devint nuage. C'était un plaisir d'être ainsi suspendu dans l'air, changeant, vaporeux. Il s'amusait à prendre des formes toujours nouvelles, épaisses et opaques, blanches et amples, ou fines comme une broderie. Mais, à un moment donné, le nuage dut se condenser en gouttelettes de pluie, qui allèrent se cogner contre un rocher de granit.

    Quel choc ! Le rocher était là depuis des milliers d'années. Dur et solide. La misérable goutte d'eau se rompit sur le granit, puis glissa jusqu'à être absorbée par la terre et disparaître pour toujours. Comme il serait beau d'être un rocher, pensa l'homme. Aussitôt, il se transforma en rocher. Pendant un certain temps, il apprécia sa nouvelle vie. Il avait enfin trouvé la stabilité. Il se sentait à l'abri.

    C'est la sécurité qu'il cherchait, après tout, et à présent personne ne l'obligeait plus à bouger. Les gouttes de pluie tombaient sur le rocher et coulaient le long de ses flancs. Cela constituait un agréable massage. Un hommage qu'on lui rendait. Le soleil le caressait de ses rayons. Comme il était plaisant d'être réchauffé. Le vent le rafraîchissait. Les étoiles le regardaient. Il avait atteint la plénitude.

    Mais, un jour, il vit une forme qui se dessinait à l'horizon. C'était un homme, muni d'un gros marteau, qui se tenait un peu courbé. Un tailleur de pierre. L'artisan commença à donner de grands coups de marteau au rocher. Plus que de la douleur, il éprouva de l'effroi. Le tailleur de pierre était plus fort que lui et pouvait décider de son destin. « Comme je voudrais être tailleur de pierre », pensa-t-il. C'est ainsi que le tailleur de pierre redevint tailleur de pierre. Après avoir été tout ce qu'il aurait voulu être, il redevint ce qu'il avait toujours été.

    Mais, à présent, c'était facile. Tailler les pierres était devenu un art, le son du marteau résonnait comme une musique à ses oreilles, à la fin de la journée la fatigue n'était rien d'autre que le bien-être de celui qui a accompli son travail. Et, cette nuit-là, il eut en rêve une vision merveilleuse de la cathédrale que ses pierres contribueraient à bâtir. Il lui semblait qu'il n'y avait rien de plus beau qu'être  ce que l'on était. C'était pour lui une extraordinaire révélation dont il savait qu'elle ne le quitterait plus. II venait d'atteindre le sentiment de gratitude.

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    La petite fille qu'on appelait toujours «ma grande»

     

    Il était une fois une petite fille qui avait grandi trop vite, trop rapidement. Non seulement dans son corps, dans ses jambes, dans ses bras, mais dans tout le reste.
    À huit ans, on lui demandait d'être serviable, attentive, raisonnable.
        - De ne pas se plaindre, de ne pas se mettre en colère, de ne pas faire de caprices, de ne pas avoir d'exigences.
    D'être grande, quoi !
    Ne croyez pas que ses parents étaient des bourreaux.
    Oh non, ils lui demandaient simplement :
        - Fais-nous plaisir. Seulement cela, on ne te demande rien d'autre que d'être gentille, que d'être obéissante... ce n'est pas difficile ça!

    Comme cette petite fille n'avait jamais osé demander quelque chose, elle n'était jamais déçue. Elle ne savait pas si elle était heureuse ou pas. Elle n'avait pas de désir propre. Elle était sans attente. C'était les autres qui avaient des attentes à son égard. Et son plaisir à elle... était de faire plaisir aux autres ! Du moins l'imaginait-elle. Quelque chose cependant aurait dû l'alerter, car les autres ne témoiganaient pas beaucoup de plaisir qu'ils avaient à ce qu'elle soit «comme elle devait être». Pour eux, cela allait de soi.

    Pour être tout à fait juste, je dois dire que quelquefois, le soir juste avant de s'endormir, quand elle suçait son pouce, le drap sous le nez, les yeux ouverts dans le noir, un sentiment d'injustice l'effleurait de son aile noire. Oh.. à peine ! Elle imaginait aussi qu'il y avait un pays où les petites filles pouvaient être petites longtemps. Un pays où les parents écoutaient les désirs des enfants, même s'ils ne les réalisaient pas toujours. Un pays où les enfants pouvaient jouer à être grands, mais seulement jouer... à être grands !

    Certains soirs, elle imaginait qu'elle partait pour ce pays, avec un grand sac et qu'elle l'emplissait de rêves, de jeux, de rires et aussi de sanglots. Car vous l'avez deviné, cette petite fille ne pleurait pas du tout... «puisqu'elle devait être grande».

    La suite de l'histoire est étonnante. Il faudra que cette petite fille attende d'avoir quarante ans. Vous m'avez bien entendu, quarante ans pour oser devenir petite, pour oser avoir des désirs impossibles, pour oser pleurer et rire. Pour oser danser et même faire des bêtises. Elle avait déjà à l'époque des enfants et un jour sa propre fille lui demanda :
        - C'est vrai, maman, que tu n'as jamais pu être petite quand tu étais petite ?
        - C'est vrai, j'ai vécu comme si je n'avais jamais eu ni le temps, ni l'idée, ni la possibilité d'être petite. Oui, très tôt, lui dit-elle, je suis devenue grande. C'est seulement aujourd'hui que je comprends. Tout s'est passé comme si mes propres parents n'avaient pas eu le temps de grandir, quand ils étaient enfants, et que moi je devais être grande pour eux...

    Il arrive parfois à des ex-petites filles d'attendre longtemps, longtemps pour oser être enfin petites... 

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    La hutte en feu...

           Le seul survivant d’un naufrage a été emporté par les vagues sur une petite île déserte. Tous les jours, il priait pour que quelqu’un vienne le sauver, et tous les jours il scrutait l’horizon pour entrevoir le moindre signe d’aide, mais personne ne venait jamais.
        Il a donc décidé de se bâtir une petite hutte avec des arbres morts et des feuilles de palmier afin de se protéger contre les intempéries, les animaux, ainsi que pour mettre à l’abri les quelques possessions qu’il avait sauvées du naufrage.
        Après une semaine de travail assidu, sa hutte était complétée et il en était très fier. Citadin de nature, notre homme n’était pas habitué de travailler de ses mains.
        À la tombée du jour, quelques jours plus tard, alors qu’il revenait de chasser pour se procurer de la nourriture, il a trouvé sa petite hutte en feu. Déjà qu’il se sentait terriblement malchanceux de se retrouver seul, égaré sur une île déserte, encore fallait-il que le pire lui arrive. Il avait tout perdu dans cet incendie. Après le choc initial, le chagrin et bientôt la colère l’ont habité. Il s’est mis à genoux sur la plage et a crié : « Mon Dieu, comment peux-tu me faire ça ? » Complètement découragé et fatigué, il s’est mis à pleurer à chaudes larmes, et il s’est endormi ainsi sur la plage.
        Très tôt, le lendemain matin, il a été réveillé par le bruit d’un bateau qui approchait de son île. Il était ainsi sauvé.
        Arrivé sur le bateau, il a demandé au capitaine : « Comment saviez-vous que je me trouvais ici ? »
        Le capitaine de lui répondre : « Nous avons vu votre signal de fumée. »
        Même si dans la majorité des cas, les bienfaits ne nous sont pas toujours apparent au premier coup d’œil, tout ce qui nous arrive dans la vie survient toujours pour une raison bien précise. Rien n’est accidentel. Devant un problème, le perdant se dit : « Pourquoi moi ? » Le gagnant se dit : » Si ça m’arrive, c’est que ça devait m’arriver. »
        La vie nous confronte tous quotidiennement à une série de grandes opportunités brillamment déguisées en situations qui semblent impossibles. Une bosse sur votre chemin peut être considérée comme un obstacle, mais elle peut être aussi une opportunité… Cela relève de votre attitude et du point de vue avec lequel vous la considérez.

        « Il n’y a pas de Hasard dans la vie .»
        Patrick Leroux (Livre : Pour le cœur et pour l’esprit)

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    Le dernier souffle de César.
    (pas de conte ce soir mais un calcul à méditer.)

         Imaginez que vous vous teniez dans la pièce à Rome où César expirant prononçait "Toi aussi, Brutus". Selon votre avis de médecin, Watson, quel serait le volume d'air de ce dernier souffle ?
         Un litre au moins, Holmes. Le volume d'une expiration varie beaucoup et dépend de nombreux facteurs. Mais quel est le rapport avec les cristaux ou les atomes ?
         Faites-moi confiance, Watson. La densité de l'air est d'environ mille deux cents grammes par mètre cube. Il paraît donc raisonnable de dire que ce dernier souffle avait une masse de un gramme au moins. Combien y a-t-il de grammes d'air dans toute l'atmosphère de notre planète ?
         Franchement, Holmes, c'est le genre d'information qu'un profane comme moi ne peut absolument pas connaître, ni même savoir où trouver.
         Ah mais vous la connaissez déjà, Watson  ! Quel est le diamètre de la Terre ?
         Huit mille miles, presque exactement.
         Et la pression de l'air à la surface ?
         Quinze livres par pouce carré.
         Et vous y voilà ! Vous n'avez qu'à multiplier la surface de la Terre, en pouces carrés, par quinze pour obtenir la masse de l'atmosphère en livres. Mais il est plus simple d'utiliser le système de mesures continental. Je vous donne le début : la surface de la Terre est environ de cinq cents millions de kilomètres carrés, et la pression de l'air est, ce qui est bien pratique, de un kilogramme par centimètre carré.
         Bon, eh bien, Holmes, il y a cent centimètres dans un mètre, mille mètres dans un kilomètre...
         En notation scientifique, s'il vous plaît. Ce sera plus facile, je vous en donne ma parole.
         Il y a donc 102 centimètres par mètre, 103 mètres par kilomètre, et donc 105 centimètres dans un kilomètre. Effectivement, Holmes, pour multiplier ces nombres, il suffit d'ajouter les puissances de dix, d'additionner le nombre de zéros en fait.
         Une découverte remarquable, Watson ! Continuez, je vous prie.
         Il y a donc 105 fois 105, soit 1010 , kilogrammes d'air sur chaque kilomètre carré. En multipliant par 5 fois l08 le nombre de kilomètres carrés, on arrive à 5 fois 1018.
         Oui, mais ce sont des kilogrammes, Watson. N'oubliez jamais de quelles unités vous vous servez.
         Multipliés par 103 - donc 5 fois 1021 grammes ou derniers souffles. En millions...
         Non, Watson, ne traduisez pas. C'est en pensant sans cesse dans un nouveau langage qu'on en acquiert la maîtrise. Je vais maintenant vous enseigner un fait remarquable. Les molécules d'air sont si petites que chacune ne pèse que 5 fois 10-26 kilogrammes. Alors, combien de molécules y avait-il dans ce dernier souffle ? "
         Il me fallut quelques instants pour effectuer la division. " 2 fois 1022  ou 20 fois 1021. Eh !mais c'est juste quatre fois le nombre de souffles que contient l'atmosphère.
         Et si vous réfléchissez une seconde à cela, Watson, vous vous rendrez compte qu'à chacune de vos inspirations, vous respirez en moyenne quatre molécules du dernier souffle de César !

    extrait du lvre "L'étrange affaire du chat de Mme Hudson" de Colin Bruce.
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    La fille sans mains

    Une dame avait une fille si belle, que les passants, quand ils l’apercevaient, s’arrêtaient tout court pour la regarder. Mais la mère avait elle-même des prétentions à la beauté et elle était jalouse de sa fille. Elle lui défendit de se montrer jamais en public ; cependant on l’apercevait quelquefois, on parlait toujours de sa beauté ; elle résolut de la faire disparaître tout à fait. Elle fit venir deux individus auxquels elle croyait pouvoir se fier et elle leur dit : La Fille sans mains
    - Je vous promets beaucoup d’argent et le secret, si vous faites ce que je vous dirai. L’argent, le voilà tout prêt. Il sera à vous quand vous aurez accompli mes ordres. Acceptez-vous ?

    La somme était considérable. Ceux à qui elle s’adressait étaient pauvres ; ils acceptèrent.
    - Vous jurez de faire tout ce que je vous dirai ?
    - Nous le jurons.
    - Vous emmènerez ma fille ; vous la conduirez dans une forêt loin d’ici et là vous la tuerez. Pour preuve que vous aurez accompli mes ordres, vous m’apporterez, non pas seulement son coeur, car vous pourriez me tromper, mais aussi ses deux mains.

    Les hommes se récrièrent.
    - Vous avez promis, leur dit-elle, vous ne pouvez plus vous dédire. De plus, vous savez la récompense qui vous est réservée. Je vous attends dans huit jours.

    Les voilà donc partis avec la jeune fille. On lui dit qu’il s’agissait de faire un petit voyage dans l’intérêt de sa santé. Elle fut bien un peu étonnée du choix de ses deux compagnons de voyage, mais le plaisir de voir du nouveau lui fit oublier cette circonstance. Elle les suivit donc sans inquiétude.

    Quant à eux, ils ne laissaient pas d’être troublés. La jeune fille s’était toujours montrée bonne pour eux ; elle leur avait rendu divers petits services ; il était bien pénible d’avoir à lui ôter la vie.

    On chevauche, on chevauche dans les bois. On arrive enfin à un endroit bien désert. Les hommes s’arrêtent et font connaître à la jeune fille l’ordre de sa mère.
    - Est-ce que vous aurez la cruauté de me tuer ? leur demanda-t-elle.
    - Nous n’en avons pas le courage ; mais comment faire ? Nous avons juré de rapporter à votre mère votre coeur et vos mains. Le coeur, ce ne serait rien ; celui des bêtes ressemble à celui des hommes ; mais vos mains, nous ne pouvons tromper votre mère là-dessus.
    - Eh bien ! coupez-moi les mains et laissez-moi la vie.

    On tue un chien, on lui enlève le coeur ; cela suffira. Quant aux mains, il faut bien se résoudre à les lui couper.

    On se procure d’abord de cette herbe qui arrête le sang ; puis, l’opération faite, on bande les deux plaies avec la chemise de la jeune fille ; on emporte les mains et on abandonne la malheureuse victime dans le bois, après lui avoir fait promettre de ne jamais revenir dans le pays de sa mère.

    La voilà donc toute seule dans la forêt. Comment se nourrir sans mains pour ramasser les objets, pour les porter à sa bouche ? Elle se nourrit de fruits, qu’elle mordille comme elle peut ; mais les fruits sauvages ne sont guère nourrissants. Elle entre dans le jardin d’un château et là elle mordille les fruits qu’elle peut atteindre, mais n’ose se montrer à personne.

    On remarque ces fruits mordillés. Presque tous ceux d’un poirier y ont déjà passé. On se demande qui a pu faire cela ; un oiseau peut-être, mais encore quel oiseau ?

    On fait le guet. Aucun gros oiseau ne se montre ; mais on aperçoit une jeune fille qui, ne se croyant pas observée, grimpe dans les arbres fruitiers. On la suit des yeux pour voir ce qu’elle fera. On la surprend mordillant les fruits.
    - Que faites-vous là, mademoiselle ?
    - Plaignez-moi, répond-elle en montrant ses deux bras privés de mains, plaignez-moi et pardonnez-moi.

    Celui qui l’avait surprise était le fils de la maîtresse du château. La mutilation qu’on avait fait subir à la jeune fille n’avait pas altéré sa beauté, la souffrance lui avait même donné quelque chose de plus séduisant.
    - Venez avec moi, lui dit-il, et il l’introduisit secrètement dans la maison. Il la conduisit dans une petite chambre et l’engagea à se coucher ; puis il alla trouver sa mère.
    - Eh bien ! tu as été à la chasse, lui dit-elle ; as-tu attrapé des oiseaux ?
    - Oui, j’en ai attrapé un, et un très beau. Faites mettre un couvert de plus ; mon oiseau dînera à table.

    Il fit ce qu’il avait dit ; il amena la jeune fille à ses parents. Grand fut l’étonnement quand on la vit sans mains.

    On lui demanda la cause de cette mutilation.

    Elle répondit de manière à ne compromettre personne : elle ne se croyait pas encore assez loin pour que sa mère ne pût apprendre de ses nouvelles ; elle savait que dans ce cas ceux qui l’avaient épargnée seraient traités sans pitié, et elle supplia ceux qui l’interrogeaient de lui permettre de rester cachée.

    Mais cela ne faisait pas l’affaire du jeune homme, qui s’était épris d’elle et désirait l’épouser. Sa mère combattit cette idée ; elle ne voulait pas d’une belle-fille sans mains, d’une bru qui lui donnerait peut-être des petits-enfants sans mains comme elle ! Le fils insista, et il insista tellement que sa mère lui dit :
    - Épouse-la si tu veux, mais c’est bien contre mon gré.

    Le mariage fut célébré ; les époux furent heureux, très heureux, mais ce bonheur ne dura pas longtemps. Bientôt après le mari fut obligé de partir pour la guerre. Ce fut avec de vifs regrets qu’il se sépara de son épouse, et il recommanda qu’on lui envoyât souvent de ses nouvelles.

    Quelques mois après un serviteur vint lui apprendre que sa femme lui avait donné deux beaux garçons ; mais il l’engagea à revenir au plus tôt, parce que sa famille était mécontente qu’il eût épousé une femme sans mains.

    Revenir, il ne le pouvait pas ; mais il écrivit à sa femme une lettre des plus aimables et une autre à sa mère, où il lui recommandait d’avoir bien soin de sa femme bien-aimée.

    Mais, loin d’en avoir soin, on cherchait à s’en débarrasser. On écrivit au jeune marié que sa femme était accouchée de deux monstres. On s’empara des lettres qu’il avait écrites à sa femme et on en substitua d’autres dans lesquelles on lui faisait prononcer des accusations abominables contre elle et dire qu’il fallait qu’elle fût bien coupable, puisque Dieu, au lieu d’enfants, lui avait envoyé deux monstres. On finit par persuader à la jeune femme, à force de lui répéter, qu’après ces lettres il serait imprudent à elle d’attendre le retour de son mari, qui serait capable de la tuer, et que le meilleur pour elle c’était de s’en aller.

    Elle se laisse persuader ; on lui donne quelque argent ; elle s’habille en paysanne et la voilà partie avec ses deux enfants dans un bissac, l’un en avant, l’autre en arrière ; mais sa mutilation la rendait maladroite ; en se penchant pour puiser de l’eau dans une fontaine, elle y laissa tomber un de ses enfants. Comment le retirer, puisqu’elle n’avait pas de mains ?

    Elle adressa à Dieu une courte mais fervente prière, puis elle enfonça ses deux bras, ses deux moignons, dans la fontaine pour tâcher de rattraper l’enfant. Elle le rattrapa, en effet, et, en lui ôtant ses habits mouillés, elle s’aperçut que ses deux mains avaient repoussé ; Dieu avait entendu la prière de son amour maternel et lui avait rendu les membres qu’elle avait perdus.

    Elle put dès lors travailler de ses mains et gagner la vie de ses deux enfants. Elle vécut ainsi douze longues années.

    Quand son mari revint de la guerre, sa première parole fut pour elle.

    Sa mère fut tellement furieuse de voir que, malgré tout ce qu’on lui avait dit contre sa femme, il l’aimait encore, qu’elle faillit se jeter sur lui pour le battre.

    Il la laissa dire et demanda qu’on lui rendit sa femme. Le fait est que personne ne savait ce qu’elle était devenue. Il pensa qu’elle ne devait pas être morte cependant, et il se mit en voyage, décidé à la retrouver en quelque endroit qu’elle se fût retirée.

    Il s’adressait à tout le monde pour avoir des renseignements. Il rencontra un jour un petit garçon, éveillé et intelligent, qui l’intéressa ; il lui demanda quelle était sa maman. L’enfant répond que sa maman a été longtemps sans mains ; qu’il a un frère du même âge que lui et, apercevant son frère, il l’appelle.
    - Viens, lui dit-il, voici quelqu’un qui s’intéresse à nous et à notre mère.

    Le second enfant était aussi aimable et aussi intelligent que le premier. Le voyageur les interroge sur leur vie passée. Tous les renseignements coïncident, il ne doute pas qu’il n’ait retrouvé sa famille.
    - Et votre mère, mes enfants, où est-elle ? Allez me la chercher bien vite.

    La mère, qui était à un étage supérieur, s’empresse de descendre. Il la reconnaît tout de suite, malgré ses douze années de séparation. On s’explique, on s’embrasse, on retourne au pays, on se réinstalle au château. Réconciliation générale.

    Pas pour tous, cependant. La méchante mère, qui avait froidement ordonné de mettre sa fille à mort, fut enfermée dans un souterrain et dévorée par les bêtes.

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    Les canards mandarins et le samouraï

    Il y a de cela bien longtemps, sur les bords du lac Mimidoro que l'on appelle aujourd'hui Mizoro, au nord-est de Kyoto, un couple de canard mandarins vivait en paix. Il fallait voir, à la belle saison d'été, le mâle bondir sur l'eau, prendre son envol, ses moustaches orange, son bec rouge sombre, et ses magnifiques ailes frisées. Madame et les enfants vêtus d'un modeste gris, même l'aîné qui portait encore la robe juvénile ne le quittaient pas de yeux. Le soir, les canetons rassasiés et endormis, Monsieur, d'un tendre coups de bec sur la joue blanche et gracieuse, disait bonsoir à son épouse et, dans le trou d'arbre qui leur servait de maison, toute la famille glissait au pays des rêves.

    L'année qui suivit, aux premiers jours de printemps, un jeune samouraï vint installer sa cabane aux bords de l'étang. Sa femme attendait leur premier enfant. Ils étaient pauvres. Le samouraï avait dû acheter son équipement : les culottes bouffantes, les cuissardes, les manchettes métalliques et la cuirasse à quatre pans. Sa femme lui avait confectionné le "bandeau de résolution", sa mère avait économisé longtemps pour lui offrir les deux épées traditionnelles, la longue et la courte. Mais il ne possédait pas encore le masque effrayant destiné à terroriser l'ennemi. Il attendait qu'un noble seigneur le prenne à son service. Cette nuit-là, sa femme le réveilla et lui dit :
    - Mon tendre époux, je sais que nous sommes pauvres, et je ne voudrais pas vous importuner, mais je sens depuis quelques temps, une envie irrésistible de manger de la viande et j'ai peur que votre fils n'en pâtisse. Le jeune samouraï ne dit mot. Il prit son arc et sortit dans la nuit. Il se posta au bord de l'étang à l'affût de quelque proie. Par hasard, le canard mandarin faisait une promenade nocturne. A l'éveil du printemps, le nid est encore vide et il songeait au rude travail de l'été qui l'attendait, quand il faudrait nourrir toute la maisonnée. Le samouraï aperçut ses ailes frisées qui scintillaient sous la lune. Il tira une flèche et le tua. Il l'emporta dans un sac et arrivée chez lui, il le fixa sur une perche devant la cabane. Puis il regagna sa couche et s'endormit.

    Un bruit insolite le tira du sommeil. Une sorte de "tap tap !", comme un bruit d'ailes. "Le canard n'est que blessé songea-t-il, il se débat au bout de la perche ou je l'ai attaché." Il prît un couteau et sortit. Le canard mandarin suspendu par les pattes était bien mort. Mais sa femelle était venue et elle battait des ailes au-dessus de lui. Le samouraï fit étinceler la lame de son couteau et le brandit. La cane mandarine ne bougea pas, ne quitta pas la place. Alors, il alluma un feu pour les rôtir tous les deux, mâle et femelles. La cane continuait de battre des ailes, indifférente à son sort, pleurant son époux mort. Le samouraï fut alors saisi d'un sentiment inconnu. Il alla réveillé sa femme, lui montra le spectacle de cet amour conjugal et son épouse pleura.
    - Je ne mangerai de cette viande pour rien au monde. Dit-elle.

    Les anciennes chroniques disent que le samouraï coupa son chignon d'homme de guerre et se fit moine. Il mena une vie exemplaire, protégeant les animaux, se souciant du moindre insecte et son nom depuis est vénéré. Ainsi a-t-il été rapporté des choses du passé.

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    Si

    Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
    Et sans dire un seul mot te remettre à rebâtir,
    Ou perdre d'un seul coup le gain de cent parties
    Sans un geste et sans un soupir ;

    Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
    Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre
    Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
    Pourtant lutter et te défendre ;

    Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
    Travesties par des gueux pour exciter des sots,
    Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
    Sans mentir toi-même d'un seul mot ;

    Si tu peux rester digne en étant populaire,
    Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
    Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
    sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ;

    Si tu sais méditer, observer et connaître
    Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
    Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
    Penser sans n'être qu'un penseur;

    Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
    Si tu peux être brave et jamais imprudent,
    Si tu sais être bon, si tu sais être sage
    Sans être moral ni pédant ;

    Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
    Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
    Si tu peux conserver ton courage et ta tête
    Quand tous les autres les perdront,

    Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
    Seront à tout jamais tes esclaves soumis
    Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,
    Tu seras un homme, mon fils

    R. Kipling

    Ce soir je vous propose un poême initiatique, si ce n'est LE poême initiatique.
    Avec en plus la version chantée par le grand Bernard Lavilliers

    free music


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    La couverture partagée.
    Fable du Moyen Age attribué à Bernier.


    Je vais aujourd'hui vous conter l'histoire d'un riche bourgeois d'Abbeville. Cet homme avait des terres, et beaucoup de biens.
    Mais il advint que tout le pays fut ravagé par la guerre. Par crainte des ennemis, il quitta sa ville avec sa femme et son jeune fils, et vint à Paris.
    Cet homme d'honneur était sage et courtois, la dame fort enjouée, et le jeune homme n'était ni sot ni malappris. Aussi les voisins furent-ils très heureux de les accueillir. On les tenait en grande estime. Le bourgeois faisait commerce, achetant et revendant les denrées si habilement, qu'il accrut beaucoup son bien.
    Il vécut ainsi fort heureux, jusqu'au jour où il perdit sa compagne. Le jeune garçon, qui était leur seul enfant, en fut très attristé. Il parlait sans cesse de sa mère. Il pleurait, il se pâmait. Si bien que son père chercha à le réconforter.
    - Beau doux fils, lui dit-il, ta mère est morte ; prions Dieu qu'il prenne son âme en pitié !
    Mais sèche tes yeux, mon enfant, car de pleurer ne sert à rien. Te voilà bientôt chevalier, et d'âge à prendre femme. Nous sommes ici en terre étrangère, loin de nos parents et de nos amis. Si je venais à disparaître, tu te trouverais bien seul, dans cette grande ville.
    Aussi voudrais-je te voir marié. Il te faut une femme bien née, qui ait oncles, tantes, frères et cousins, tous gens de bon aloi. Certes, si j'y voyais ton bonheur, je n'y ménagerais guère mes deniers.
    Or, devant la maison du prud'homme habitait une demoiselle hautement apparentée. Son père était un chevalier fort expert au maniement des armes, mais qui avait mis en gage tous ses biens et se trouvait ruiné par l'usure.
    La fille était gracieuse, de bonne mine, et le prud'homme la demanda à son père.
    Le chevalier, de prime abord, s'enquit de sa fortune et de son avoir. Très volontiers, il lui répondit :
    - J'ai, tant en marchandises qu'en deniers, mille et cinq cents livres vaillants. J'en donnerai la moitié à mon fils.
    - Hé ! beau sire, dit le chevalier, si vous deveniez templier, ou moine blanc, vous laisseriez tout votre bien au Temple ou à l'abbaye. Nous ne pouvons nous accorder ainsi ! Non, sire, non, par ma foi !
    - Et comment l'entendez-vous donc ?
    - Il est juste, messire, que tout ce que vous possédez, vous le donniez à votre fils. À cette seule condition, le mariage sera fait.
    Le prud'homme réfléchit un temps.
    - Seigneur, j'accomplirai votre volonté, dit-il.
    Puis il se dépouilla de tout ce qu'il avait au monde, ne gardant pas même de quoi se nourrir une journée, si son fils venait à lui manquer.
    Alors le chevalier donna sa fille au beau jeune homme.
    Le prud'homme vint demeurer chez son fils et sa bru. Ils eurent bientôt un jeune garçon, aussi sage que beau, plein d'affection pour son aïeul ainsi que pour ses parents.
    Douze années passèrent. Le prud'homme devenait si vieux qu'il lui fallait un bâton pour se soutenir. Comme il était à la charge de ses enfants, on le lui faisait cruellement sentir. La dame, qui était fière et orgueilleuse, le dédaignait fort. Elle le prit si bien à contrecoeur qu'enfin elle ne cessait de répéter à son mari :
    - Sire, je vous prie, pour l'amour de moi, donnez congé à votre père. En vérité, je ne veux plus manger, tant que je le saurai ici.
    Le mari était faible et craignait beaucoup sa femme. Il en fît donc bientôt à sa volonté.
    - Père, père, dit-il, allez-vous-en. Nous n'avons que faire de vous : allez vous punir ailleurs ! Voilà plus de douze ans que vous mangez de notre pain. Maintenant, allez donc vous loger où bon vous semblera !
    Son père l'entend, et pleure amèrement. Il maudit le jour qui l'a vu naître.
    - Ah ! beau fils, que me dis-tu ? Pour Dieu, ne me laisse point à ta porte. Il ne me faut guère de place. Pas même de feu, de courtepointe, ni de tapis. Mais ne me jette pas hors du logis : fais-moi mettre sous cet appentis quelques bottes de paille. Il me reste si peu de temps à vivre !
    - Beau père, à quoi bon tant parler ? Partez et faites vite, car ma femme deviendrait folle !
    - Beau fils, où veux-tu que j'aille ? Je n'ai pas un sou vaillant.
    - Vous irez de par la ville. Elle est, Dieu merci, assez grande, vous trouverez bien quelque ami, qui vous prêtera son logis.
    - Un ami, mon fils ! Mais que puis-je attendre des étrangers, quand mon propre enfant m'a chassé ?
    - Père, croyez-moi, je n'y peux rien, ici je n'en fais pas toujours à ma volonté.
    Le vieillard a le coeur meurtri. Tout chancelant, il se lève et va vers le seuil.
    - Fils, dit-il, je te recommande à Dieu. Puisque tu veux que je m'en aille, de grâce, donne-moi quelque couverture, car je ne puis souffrir le froid.
    L'autre, tout en maugréant, appelle son enfant.
    - Que voulez-vous, sire ? dit le, petit.
    - Beau fils, va dans l'écurie, tu y prendras la couverture qui est sur mon cheval noir, et l'apporteras à ton grand-père.
    L'enfant cherche la couverture, prend la plus grande et la lus neuve, la lie en deux par le milieu, et la partage avec son couteau. Puis il apporte la moitié.
    - Enfant, lui dit l'aïeul, tu agis laidement. Ton père me l'avait donnée toute.
    - Va, dit le père, Dieu te châtiera. Donne-la tout entière.
    - Je ne le ferai point, dit l'enfant. De quoi plus tard seriez-vous payé ? Je vous en garde la moitié, car vous-même de moi n'obtiendrez pas davantage. J'en userai avec vous exactement comme vous l'avez fait avec lui. De même qu'il vous a donné tous ses biens, je veux aussi les avoir à mon tour. Si vous le laissez mourir misérable, ainsi ferai-je de vous, si je vis.
    Le père hoche la tête en soupirant. Il médite, il rentre en lui-même.
    - Sire, dit-il, rebroussez chemin. Il faut que le diable m'ait poussé, car j'allais commettre un péché mortel. Grâce à Dieu, je me repens. Je vous fais à tout jamais seigneur et maître en mon hôtel. Si ma femme ne peut le souffrir, ailleurs je vous ferai bien servir. Vous aurez toutes vos aises, courtepointe et doux oreiller.
    " Par saint Martin, je vous le dis, je ne boirai de vin ni ne mangerai de bon morceau, que vous n'en ayez de meilleur. Vous aurez une chambre privée, et à bon feu de cheminée. Vous aurez une robe telle que la mienne. À vous je dois fortune et bonheur, beau doux père, et je ne suis riche que de vos biens.
    " Seigneurs, la leçon est bonne, croyez-m'en. Tel qui jadis s'est dépouillé pour son enfant subit trop souvent le sort de ce bourgeois.

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